Zones interdites

Depuis le tsunami et la catastrophe nucléaire de mars 2011 à Fukushima au Japon, les deux photographes Guillaume Bression et Carlos Ayesta se sont rendus à de nombreuses reprises dans les régions évacuées proches du site accidenté, où des habitants ont accepté de retourner. Des photographies poignantes décrivant une terrible réalité, qui nous interrogent sur l’avenir de ces “no go zones”.

Le cliché est digne d’un scénario de film catastrophe. Une jeune femme, le regard dans le vague, fait ses courses dans un supermarché complètement dévasté. Des produits “frais” sont encore dans les rayons, attendant maintenant depuis quatre ans. Mais même les rats et les bêtes sauvages, qui ont fini par tout saccager, ne semblent plus intéressés.

Nous sommes à Namie, ville évacuée de ses habitants et devenue zone interdite. La plupart d’entre eux ont dû partir sans avoir le temps de prendre leurs affaires ou de préparer leur départ. Quand la réalité dépasse la fiction, c’est un peu ce qu’on pourrait dire de l’après-Fukushima, et c’est surtout ce qu’ont voulu montrer les deux photographes Guillaume Bression et Carlos Ayesta. Le premier était déjà correspondant au Japon pour différents journaux français avant le drame. Avec son camarade, ils sont retournés chaque année dans cette région proche de la centrale nucléaire, où la radioactivité est encore présente bien sûr, mais comme une menace sourde et invisible. Elle semble même impossible à mesurer quand on s’y rend. « C’est difficile de se protéger de la radioactivité externe. On savait qu’on devait faire attention et surveiller notre taux pendant nos déplacements, mais c’est surtout pour les gens qui décident de rester vivre dans cette région que c’est dangereux », nous confie Carlos Ayesta.

Car aujourd’hui, le gouvernement japonais incite les habitants à revenir dans les villes, les zones sont décontaminées, mais les effets à moyen long terme sur la santé restent inconnus. Les plus de 80 000 habitants évacués des alentours de la centrale nucléaire de Fukushima ont tous un jour eu cette tentation : revenir voir leur maison, leur école, leur commerce. Et tous ont eu du mal à reconnaître ces lieux familiers devenus hostiles. Les années d’absence, les rongeurs mais aussi les effets du séisme et du tsunami du 11 mars 2011 ont laissé des traces.

Non-retour

Dans ces photographies, ceux qui ont accepté de retourner sur les lieux familiers de leur passé ont tous le même regard grave, et un sentiment de tristesse nous empoigne. Comme le décor, leur vie a été dévastée. Il a fallu recommencer ailleurs. C’est pourquoi la plupart d’entre eux n’ont en réalité aucune envie de retourner dans cette région. « C’est ce qui nous a vraiment marqué quand nous sommes partis faire ce travail photographique : nous nous sommes vite rendu compte qu’aucun d’entre eux ne voulait revenir s’y installer. Ils ont toujours une part de nostalgie vis-à-vis de leur passé et de leur village, mais tout a changé désormais », explique Carlos Ayesta. Parmi ceux qui ont accepté de poser pour les deux photographes, un seul habitant n’a jamais quitté les lieux. Il a décidé de rester dans une ferme abandonnée par ses propriétaires, qui sont partis en laissant leurs vaches dans les enclos.

Naoto Matsumura n’osait pas pénétrer dans la propriété privée mais trois semaines après l’ordre d’évacuation, ne voyant personne revenir, il a franchi le pas. La plupart des bêtes étaient malheureusement mortes de faim ou de soif. Il prit la décision de rester pour recueillir tous les animaux abandonnés des environs afin de s’en occuper : chiens, chats, vaches… « Au début, la radioactivité m’angoissait, maintenant, je m’y suis fait. Je me demande parfois ce que je vais devenir si je reste exposé dix ans à un faible taux de radioactivité. Pas seulement pour moi, mais aussi pour les animaux. Quelle sera vraiment l’ampleur des conséquences ? », s’interroge l’homme. Car les deux photographes ont également recueilli les témoignages de ceux qui ont accepté d’être devant l’objectif. Naoto a décidé de poser dans l’enclos des vaches où les carcasses de ces dernières gisent toujours au sol.

Une nature envahissante

Dans une autre série photographique, ce ne sont plus les habitants mais la nature qui devient le sujet principal des clichés. Quatre ans seulement ont passé, et il est impressionnant de remarquer à quel point elle reprend déjà le dessus, même dans un environnement urbain. Les plantes grimpantes et les herbes folles recouvrent tout, les maisons, les routes, donnant un aspect inquiétant à ces villes délaissées. « Le sentiment d’abandon est assez étrange quand on pénètre dans ces endroits. Car même si la vie a disparu avec ses habitants, les objets sont là, tout est resté en place et rien ne bouge malgré les années qui défilent. Quand nous revenons, nous ne pouvons que faire les mêmes constatations à chaque fois. Seule la nature mange petit à petit l’espace. Les feux rouges des carrefours continuent à clignoter, le silence se fait pesant. On observe aussi des animaux qui se baladent en pleine ville, c’est complètement surréaliste », détaille Carlos Ayesta.

À la nuit tombée, ce sentiment étrange de solitude s’accentue forcément. Certains clichés en témoignent. La seule source de lumière provient des flashs, car le plus souvent il n’y a plus ou très peu d’éclairage public dans ces villes et ces rues mortes. Le résultat montre un monde inhabituel où le temps semble s’être figé. Voir par exemple cette voiture qui se retrouve sur les rails d’un chemin de fer qu’on devine à peine car mangés par les herbes d’une gare à ciel ouvert, plongée dans le noir complet. Tout n’est que situations ou paysages saugrenus, où le sentiment de peur ne demande qu’à surgir.

De cette dévastation de la nature se dégage aussi une certaine beauté qui donne une légère sensation de malaise. D’autant plus quand on comprend que ce décor est voué à rester intact dans les années voire les décennies à venir. Ces séries photographiques nous documentent de façon sensible et touchante sur les conséquences d’une évacuation de masse durable, comme notre monde moderne en a peu connu. Si le Japon va avoir encore besoin de temps pour se remettre de ce drame, c’est d’abord des histoires humaines que ces photographies racontent parfaitement.

Revenir sur nos pas – Making of from TOKYO PROD on Vimeo.

Les deux photographes nous dévoilent des instants intimes vécus pendant leurs différents voyages dans les zones interdites près de Fukushima. A voir, trois témoignages d’habitants de cette région devenue déserte.

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