Le spectacle Blablabla au Théâtre de Gennevilliers

©Martin Argyroglo
© Martin Argyroglo

 

Après son succès au Théâtre Paris Villette en octobre, la nouvelle création de l’Encyclopédie de la parole, Blablabla, s’installe au centre dramatique national de Gennevilliers dans le cadre du festival d’Automne. Ce spectacle poursuit le travail inauguré depuis 2007 par un collectif d’artistes et de chercheurs qui répertorient puis classifient des enregistrements sonores issus de notre univers réel, mais aussi des mondes fictifs qui nourrissent nos représentations. Loin de prêter sa voix à des bavardages futiles donc, l’incroyable comédienne, musicienne et danseuse Armelle Dousset y démêle le brou-haha confus de notre environnement sonore, plus particulièrement celui des enfants de 6 à 11 ans, et le porte sur scène avec une présence on ne peut plus charismatique.

Durant 45 minutes, elle nous fait virevolter d’une voix à une autre, d’un personnage à l’autre, jonglant entre différents référentiels : réalité, fiction et univers médiatique. Un dispositif de sonorisation développé par l’Ircam rend ce jeu de transformisme virtuose : en plus d’enrichir le travail sur la voix de la comédienne, «il permet aussi d’accompagner certains documents d’une ambiance sonore qui, originale ou composée, aide à les identifier immédiatement», explique Emmanuelle Lafon qui signe la mise en scène.

 

©Martin Argyroglo
© Martin Argyroglo

 

On passe de Buzz l’éclair à Kev Adams, de Soprano qui chauffe son public au phrasé culte de Cristina Córdula, du discours d’accueil du professeur McGonagall à Poudlard aux analyses de commentateurs d’un match de football, du cri légendaire de Tarzan au fameux refrain « Libérée, délivrée » de la Reine des neiges. La performance devient jubilatoire, et loufoque ! – à la lumière de toutes les petites transitions qui permettent de passer d’un extrait à un autre, transformant ce qui aurait pu être un simple collage en un montage astucieux: ainsi les injonctions du photomaton «gardez la bouche fermée» dérivent vers l’ordre contraire d’un dentiste à son patient, qui se retrouve finalement, en pleine opération chirurgicale, à devoir respirer du gaz anesthésiant via un masque devenu celui de Dark Vador proférant le mythique «Je suis ton père». En s’inspirant de la première méthode d’apprentissage des enfants qui répètent tout ce qu’ils entendent, la comédienne déconstruit puis reconstruit les discours, dans un mouvement d’épuisement des signes et de la matière même des mots. Elle donne ainsi à entendre les syllabes séparées les unes des autres, reproduites dans une succession qui leur confère l’allure d’onomatopées et les réduit à leur sonorité.

 

©Martin Argyroglo
© Martin Argyroglo

 

À cette mise en bouche succède le moment réjouissant de la ré-appropriation des mots, déployés cette fois avec toute leur envergure. Plongé au cour d’un océan de signes sonores, visuels et gestuels, le spectateur est invité à une expérience poly-sensorielle : ballotté entre chants, cris, balbutiements enfantins, pleurs de caprices, rugissement bestial, flow de rap vigoureux et voix artificielles de machines, l’auditoire reçoit aussi la narration à travers une chorégraphie construite par les jeux de lumière et les mouvements de la danseuse. Le format du seul en scène, quant à lui, crée une proximité inouïe avec le public, qui est mis à contribution: amené à identifier ce qu’il entend, il est simultanément rendu acteur du montage et spectateur de la fiction. Mais au-delà de la performance, le spectacle ancre aussi son propos dans une dimension politique: bien plus que de montrer comment les discours s’élaborent, il nous dévoile, comme on nous parle, et à quelles influences nos représentations sont soumises.