ITW : Jean-Louis Brossard • Les Trans Musicales

Dans quelques jours se tiendra la 37e édition des ô combien cultes Rencontres Trans Musicales de Rennes. Si la Bretagne est loin d’être avare en excellents festivals de musique, celui-ci tient une place à part dans le paysage sonore, dans l’agenda des pros et dans le cœur du public.

Pas de mastodontes à l’affiche. Mais la possibilité que ce groupe obscur au nom imprononçable vu à 3h du mat’ avec 4 grammes dans le sang soit le prochain Nirvana. Dans tous les cas l’assurance de faire des découvertes incroyables, à des horaires improbables, en se prenant des claques mémorables. Tout cela, c’est en grande partie à Jean-Louis BROSSARD qu’on le doit.

A l’instar de feu Claude Nobs à Montreux, le co-fondateur et programmateur des Transmusicales personnifie cette aventure débutée en 1979. Car si une quinzaine de personnes bossent dans les bureaux à l’année et 300 pendant l’évènement, tous d’arrache-pied, ce qu’il ne manque jamais de souligner, JLB est réellement la figure tutélaire des Trans. 

Encyclopédie musicale vivante, il promène sa bonhommie et son sourire malicieux  d’une salle à l’autre pendant tout le festival, au contact du public pour observer ses réactions, encourageant son équipe tout en vérifiant que tout est en ordre au niveau lumières et son. Infatigable. 
Il y a pile poil un mois, il nous avait accordé un entretien à la terrasse d’un café parisien situé à côté de son Truskel bien-aimé. Ambiance cigarettes enchaînées et rires incontrôlés. C’était avant le 13 novembre. Mais parce qu’il est justement plus que jamais important de soutenir des artistes émergents et nécessaire de se retrouver nombreux pour célébrer haut et fort la musique, pour fêter la vie ou tout simplement pour s’aimer et se le dire, nous avons particulièrement hâte de partir à Rennes cette année. 


[ITW]

ANP : Je vais commencer par vous passer de la pommade, mais vous avez révélé beaucoup des artistes que j’écoutais à l’adolescence et qui forment encore aujourd’hui une bonne partie de mon Panthéon musical à l’instar de Nirvana, Björk, Daho, Portishead ou Daft Punk. 

JLB : Ah oui ? Génial ! 

ANP : A cet égard, si vous vous défendez d’être un « faiseur de carrières », vous avez quand même été à l’origine de nombre d’entre elles. Un des derniers exemples en date étant JEANNE ADDED qui après sa résidence de l’année dernière à l’Aire Libre a été programmée un peu partout et a littéralement explosé. C’est une fierté ? Ou vous sentez-vous une responsabilité à ce niveau ?

JLB : Disons que quand je programme des artistes aux Trans, j’essaie de les aider, de leur trouver un tourneur, voire parfois un label. Je sais que s’ils font un super concert aux Trans, ça peut vraiment les faire avancer. Par exemple, je me souviens qu’ACID ARAB avaient joué entre 6h et 7h du matin un dimanche et que leur agent avait reçu 35 coups de téléphone dans les 4 heures qui ont suivies. C’est assez dingue. Cela a un impact sur le public, mais également par le bouche à oreille, même auprès de gens qui n’ont pas vu les live. 

ANP : Je me souviens d’avoir croisé l’année dernière THYLACINE le lendemain de son live, très ému de voir autant de gens rester tard pour le voir et hyper heureux de son concert. Son manager tenait un peu le même discours sur les retours.

JLB : Ils sont vraiment top toute la bande, entre lui, Fakear et Superpoze

ANP : Superpoze dont on attend d’ailleurs avec impatience la créa spéciale pour les Trans avec Dream Koala et Code.

JLB : Oh oui ! C’est une toute première, ils ne l’auront pas jouée avant. On a juste un morceau qu’on va mettre dans la compil’ des Trans d’ailleurs, qui est très chouette, où tu sens l’osmose. C’est Dream Koala qui chante, Superpoze s’occupe du côté électro et il y a aussi l’orchestre avec des cuivres, des cordes, c’est assez renversant. Et Dream Koala chante superbement bien ! 

ANP : Je sais que le credo des Trans, c’est de ne faire jouer, contrairement à d’autres festivals, que des groupes que vous aimez…

JLB : Oui, tout à fait.

ANP : Mais n’est-ce pas un luxe ou alors un risque en 2015 de continuer à faire ça eu égard à la situation de crise?

JLB : J’ai toujours fait ça, c’est tout ce que je sais faire. Si tu n’aimes pas un groupe, tu ne peux pas le défendre. Ce sont un peu mes bébés quelque part. Et chaque festival est différent. Les festivals d’été sont obligés d’avoir des têtes d’affiche, même si cela ne les empêche pas de programmer des groupes émergents. 
L’idée de base quand on a créé le festival en 79 avec Béatrice [Macé, NDLR] c’était de montrer la scène rennaise, que personne ne connaissait. On l’a d’abord fait pour les Rennais qui ne savaient pas forcément qu’il y avait des groupes locaux qui étaient bons. C’est la scène locale qui nous a lancés. On a fait 10 groupes en deux jours, personne ne les connaissait. Et l’effet a été assez fort dès la première édition. Même dans les médias, on a eu un papier dans Libé. Avant les gens étaient concentrés sur Paris, un peu Rouen avec une scène plutôt rock en raison de sa proximité avec l’Angleterre. Lyon avait entre autres « Carte de séjour » et il y avait aussi une petite scène électro à Nancy. Mais Rennes…
Maintenant Rennes c’est une grosse ville étudiante, les gens sortent beaucoup, il y a énormément de concerts, tous les jours ou presque, ce qui n’était pas du tout le cas quand on a commencé. Plein de gens ont monté des associations par la suite, des gamins se sont mis à jouer d’un instrument, c’était vraiment chouette cet élan.
 

ANP : Lors des écoutes presse à Paris, on a observé quelques tendances cette année : des groupes qui chantent dans des langues qu’on a peu l’habitude de voir en France et au nom imprononçable (les Néerlandais Het Universumpje, le Suisse Klaus Johann Grobe qui chante en allemand), des groupes jamais sortis de leur pays (The Dizzy Brains de Madagascar et  Khun Narin’s Electric Phin Band de Thaïlande) et des groupes au son « vintage » (Grand Cannon, Vintage Trouble). Vous les dégotez comment ?

JLB : Pour Vintage Trouble c’est un disque que j’avais reçu et qui me plaisait bien. Les images de leurs live ont confirmé mon premier sentiment. Grand Cannon c’est une autre histoire. J’étais à Zurich au Festival M4MUSIC pour entre autres présenter les Transmusicales, mais évidemment aussi assister aux concerts. Un soir dans un club, un type m’aborde à 2h du matin en me disant qu’il avait assisté à ma conf’ avec son père mais que ce dernier était parti se coucher car il avait 70 ans. Mais qu’au demeurant il avait monté un groupe avec un copain à lui, de son âge. Je lui ai demandé de m’envoyer le disque et j’ai immédiatement flashé dessus. Dans la foulée je leur ai trouvé un tourneur et une maison de disques, ils ont signé chez Naïve et l’album sort en 2016. Les Néerlandais quant à eux je les ai vus au festival Eurosonic. En off du festival, il y a un bowling où des tourneurs néerlandais font jouer des groupes dont ils s’occupent. Het Universumpje ont joué trois morceaux et je suis allé les voir à la fin du 3e pour les inviter aux Transmusicales. C’est aussi simple que ça. 

ANP : On sait donc que vous aimez tous les groupes programmés, mais si vous deviez faire un choix sur quelques coups de cœur de cette édition, lesquels seraient-ce ?

JLB : Il y a toujours des groupes qui se détachent, même si je les aime effectivement tous. Khun Narin, par exemple les Thaïlandais dont tu me parlais tout à l’heure, je les ai découverts grâce à un article dans Libé au mois de novembre l’année dernière. J’ai ensuite regardé une de leur vidéo sur Youtube, où ils jouaient, tu ne sais pas trop si c’est à l’occasion d’une cérémonie religieuse ou autre chose. Ils portent une espèce de petit gilet rouge avec une inscription sur le dos en thaï, qui s’est révélée être une pub pour une compagnie de taxi. Ils jouent avec un énorme sound system de matériel de récupération de la Seconde Guerre Mondiale pour brancher leur phin, une guitare thaïlandaise. Il y a un côté psychédélique que j’adore. L’année dernière c’était hélas trop tard pour les programmer. Ils n’ont jamais joué sur une scène de leur vie, ne parlent pas anglais et seront accompagnés d’un traducteur, ils craignent d’avoir froid, c’est vraiment l’aventure. Ce groupe, c’est une niche. Ils ont une incroyable fan base. Ils ont été signés aux Etats-Unis et on trouve l’album sans problème. Je pense que des gens vont venir d’assez loin pour les voir, vu que c’est leur seule date européenne. 

ANP : Après 36 ans, y a t-il une anecdote, un grand moment d’une édition qui vous aurait particulièrement marqué ?

JLB : Il y a eu des choses sympas à chaque édition. Une fois j’ai fait un truc assez chouette, j’ai programmé un mendiant des rues ghanéen qui s’appelait Onipa Nua, seul sur scène, aveugle, avec une voix à la James Brown, au Liberté [point névralgique des Trans, NDLR]. J’avais aussi fait venir Bo Diddley, l’inventeur du beat du même nom, un mec aussi important que Chuck Berry ou Little Richard, une légende, qui regardait le concert avec moi et m’a sorti « Jean-Louis, he’s the blues before the blues ». Quand Onipa Nua est rentré chez lui à Accra, il y avait 10.000 personnes qui l’attendaient à l’aéroport. Incroyable. Cette année, j’ai programmé des petits gamins qui font du punk rock malgache, les Dizzy Brains, que tu avais également cité tout à l’heure. Et je reçois les coupures de presse locales, c’est toute l’Île qui est fière d’être aux Trans apparemment, c’est assez incroyable. On va les faire également jouer en prison, ce qu’ils ont déjà fait à Madagascar. Ils sont super motivés. C’est un groupe qui interpelle beaucoup les médias, car c’est très particulier. Ils parlent de la situation de leur pays dans leurs textes, ce qui est de plus en plus rare chez nous. Alors qu’il y a des guerres partout. Mais les artistes se mouillent moins j’ai l’impression. Eux avec leurs textes, des radios refusent de les diffuser. 

ANP : Les Trans dans le futur, vous voyez ça comment ? Prévoyez-vous d’organiser des éditions ailleurs comme celles qui avaient eu lieu en Chine ou en Russie ?

JLB : Pour le moment non. On a fait la Chine, la République Tchèque, la Russie. Cette dernière nous a bien plombés, on a perdu pas mal d’argent. Après, c’est en fonction des occasions, des rencontres. La Chine, j’étais allé là-bas pour voir des groupes lors d’un festival sur la Grande Murailles et j’avais rencontré des gens de l’Ambassade de France qui m’ont parlé de l’année de la France en Chine, où ils prévoyaient de faire jouer Jean-Michel Jarre dans la Cité Interdite et une tournée Patricia Kaas. Du coup je leur ai proposé de leur faire un projet. Et on a été le premier festival de rock de l’histoire de ce pays. Pourquoi pas le Yémen par la suite… Mais on verra si on recommence. Ce n’est pas comme si on était un festival électronique qui pouvait faire juste venir deux DJs au Brésil avec leurs platines. Nous il faudrait qu’on parte à 150, c’est compliqué en termes de budget. Et le Brésil, c’est déjà un pays « musical », avec une scène importante. Idem pour la Russie, il y a de gros clubs, pas mal de groupes locaux. 

ANP : Y aura t-il des nouveautés sur le site cette année sinon ?

JLB : La Green Room sera plus grande, elle pourra accueillir 3.500 personnes au lieu de 2.500 l’année dernière, avec toujours une scène centrale. C’est un lieu qui fonctionne très bien, qu’on a d’ailleurs dû fermer par moments l’année dernière car on atteignait très vite la jauge, en particulier pendant le set de N’to

ANP : Puisque cette interview est réalisée pour « A Nous Paris », pourriez-vous nous donner pour finir le nom des endroits dans lesquels vous aimez aller quand vous êtes ici, bars, restos, salles de concert, clubs?

JLB : Alors je vais rester dans le quartier [l’interview avait lieu à La Java, rue Montmartre, dans le 2e arrondissement, NDLR] : le Truskel bien sûr [où ont lieu les écoutes presse tous les ans, NDLR] où j’étais encore à 5h ce matin. Sinon j’aime bien aller manger au Gavroche. Côté concerts j’aime bien la Maroq’ et le Point Ephémère, deux lieux sympas où j’ai toujours passé de bonnes soirées. Pour ce qui est des clubs, ça fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans un club parisien, mais à l’époque j’aimais bien le Rex et le Pulp.  
 

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