La nuit sort des clichés

À l’heure où le selfie est devenu le mètre-étalon de la photo de soirée, et parfois le seul souvenir qu’on en a, les professionnels de l’image sont redevenus essentiels. Parce que les filtres n’ont pas réponse à tout.

Le cheval de Bianca Jagger et des hommes en tutu au Studio 54, des acteurs et des mannequins dans la piscine des Bains-Douches… Ces dernières semaines, on a vu ressurgir des séries de photos de clubs mythiques des années 70-80 (un livre de clichés du photographe Tod Papageorge, Studio 54, vient d’ailleurs de sortir), une période où les fêtards vivaient leurs nuits les mains libres. En contemplant les clichés, seuls témoignages visuels d’une époque où les caméras pesaient encore lourd, on est frappé par l’immensité du hors-champ, qui laisse l’imagination alimenter les légendes. Quel regard porterons-nous dans vingt ou trente ans sur les nuits parisiennes des années 2010 ? On se souviendra que tout le monde avait un smartphone au bout des doigts, que le selfie mal flashé était un passage obligé, et que nos feeds Facebook regorgeaient de vidéos tremblantes d’un set qu’on ne voulait surtout pas oublier. Quitte à le filmer d’une main dansante pendant de longues minutes, et à pousser les DJ’s à bout, à l’image de Richie Hawtin balançant une enceinte sur une groupie venue enregistrer trop près, trop longtemps. Et on repensera à ce titre de Wunderground, le Gorafi de la musique électronique : « Une fille qui a perdu sa caméra à un festival se demande si elle y était vraiment. » En fait, plus les amateurs prennent de photos, plus on se rend compte qu’on a besoin des professionnels. On voit bien comment la réputation d’un club ou d’une soirée est corrélée aux images qu’on en a ressorties. À une époque où la technologie permet à n’importe qui de s’improviser photographe, le besoin de photos pros n’en est que plus essentiel, que ce soit pour documenter ou pour attirer le chaland, à l’instar de ces discothèques de l’Ouest parisien qui postent des clichés de jolies filles pour faire venir les clients à bouteilles. Certains clubs, comme le Berghain ou Concrete, interdisent carrément les photos, ce qui a pour effet de dépolluer la soirée de flashs improvisés, de lui conserver une certaine aura… et de respecter la vie privée par la même occasion. Ce n’est pas parce qu’on est dans un endroit public qu’on a envie d’être exposé. Ces endroits restent toutefois minoritaires, parce que la nuit, souvent, les gens aiment se faire tirer le portrait, surtout dans les soirées mondaines. Les sites Say Who et sa version populaire SoonNight en ont profité pour devenir tireurs en série de portraits de clients qui veulent étaler leur vie sociale débordante. « La photo de soirées, comme peuvent le faire Say Who et autres, est par définition du marketing », explique Keffer, qui photographie avec talent les nuits parisiennes depuis quelques années dans ses séries Jour de nuit. « Ce sont des photocalls améliorés, ils sont là pour vendre une ambiance. Le bouche-à-oreille et les flyers ne marchent plus depuis des années. Vendre du rêve par l’image, les réseaux sociaux sont en partie faits pour ça, ils auraient tort de ne pas en profiter. Tout est une histoire de démarche, mais celle-là n’est pas la mienne. »

Des photographes embedded Jacob Khrist, qu’on voit cliquer dans toutes les bonnes soirées techno/house depuis des années sans qu’on sache jamais s’il fait la fête ou s’il travaille, est du même avis : « Parfois, dans des soirées du 8e, on me dit : “Il faut que tu prennes les jolies nanas.” Quand ça commence comme ça, je dis “non” tout de suite. Ce n’est pas ma sensibilité, surtout pour que ce soit exploité comme ça. On peut faire de belles choses, mais ça n’a pas de sens pour moi. » Lui voit plus son travail comme celui d’un reporter embedded dans la soirée : « Mon boulot, ce n’est pas seulement prendre des photos dans les soirées. Je documente les scènes alternatives qui bougent. Et pas d’un œil voyeur puisque je participe, je crée de l’interaction. » Keffer est lui aussi entré dans la photo de nuit à cause de son « amour pour la house et la techno ». D’abord à la Cheers et au Paris Paris, en dilettante, puis chez Régine : « Là, je n’ai plus posé l’appareil. Tout était fou, et c’est ça qui me branche, la folie des gens, cet autre monde, et la bande-son qui va avec. » Électron libre, Keffer préfère se fondre dans l’ambiance plutôt que d’officialiser sa posture de témoin : « Je suis avant tout un client, j’aime être incognito. C’est ce qui me permet de saisir de vrais moments, de les garder intacts et d’être un spectateur actif. » Parfois, des photos font double usage, et deviennent sans préméditation constitutives de l’image d’un club. On se souvient de celle du slam du saxophoniste de Bakermat lors de la soirée d’ouverture du Zig Zag en octobre 2013, qui avait tourné partout sur les réseaux sociaux. « La photo avait été partagée de manière hallucinante, se souvient Eric Labbé, responsable de la communication du club. Sa force, c’était de montrer une atmosphère hystérique qui n’est pas tellement celle des clubs parisiens, où tu vois très rarement des slams sur le dancefloor. C’est ce qui a frappé les esprits. » Son auteur, Gaëtan Tracqui, devenu le photographe officiel du club, raconte : « Sur cette photo, ça a été un coup de regard. Je l’ai vu poser son saxo, se retourner, et tomber dans le public. J’ai dû faire trois photos. » Pour lui, ce cliché prouve définitivement l’intérêt de la photo par rapport à la vidéo : « On saisit un instant, et à côté, on peut imaginer plein de choses, alors que la vidéo retient un peu la magie. » Allez, on pose les téléphones, et on va danser._

Photo : Le slam du saxophoniste de Bakermat lors de la soirée d’ouverture du Zig Zag en octobre 2013. Photo de Gaëtan Tracqui.

Sur internet :

www.kround.com/jourdenuit

www.jacobkhrist.com

www.tracqui.net