Licence 24 heures : extension du domaine de la nuit

Après Berlin et Amsterdam, Paris vient d’adopter une approche moderne de la vie nocturne avec l’attribution de la première licence 24 heures au club Concrete, qui pourra désormais continuer d’ouvrir tant que les gens auront envie de danser. Et d’autres devraient suivre prochainement.

Placer les nuits parisiennes au niveau de celles des grandes capitales européennes, c’est l’objectif avoué de l’attribution de cette licence 24 heures à Concrete, le club phare de la scène électronique de la capitale. Un symbole pour une ville qui, il y a sept ans, constatait le marasme dans lequel ses nuits étaient tombées avec des États généraux réunissant ses protagonistes. « C’est un signal fort envoyé à l’international sur le rayonnement des nuits parisiennes, confirme Frédéric Hocquard, conseiller chargé de la nuit à la mairie de Paris, très active sur le dossier. L’idée nous a intéressés parce qu’elle correspondait à celle que nous nous faisons du développement de la vie nocturne, avec l’envie de créer une dynamique plus importante. Pour son obtention, nous avons fixé trois conditions dans la discussion avec la préfecture de police : pas de troubles pendant la nuit, l’adhésion à la charte Fêtez clairs – un dispositif de prévention des conduites à risques –, et l’embauche de personnel. »

Dans les faits, cette licence 24 heures ne signifie pas que les gens vont arrêter de travailler pour danser toute la journée en club. Concrete et les prochains lieux qui l’obtiendront (des annonces pourraient être faites d’ici l’été 2017) auront simplement la liberté de rester ouverts tant que le public et les artistes en auront envie. «La vraie problématique, c’était la fermeture du matin, estime Aurélien Dubois, le président de Concrete. À Paris, depuis quelques années, nous sommes entrés dans de nouveaux codes d’expression artistique. Les gens sortent plus longtemps et ça devenait difficile d’arrêter de servir à boire à 5 h 30 pour mettre tout le monde dehors une heure plus tard. On était dans la situation d’un concert où le public demande un rappel mais que la salle doit fermer. C’était antinomique par rapport aux codes de diffusion de la musique électronique. »

Un mouvement européen

Une fois par mois, le club, situé face à la gare de Lyon, organise donc des Samedimanches, des fêtes qui durent du samedi soir au lundi matin, avec un arrêt autour de 2 heures. Une longueur d’exploitation déjà en vigueur à Berlin, où, depuis l’après-guerre, les bars et clubs n’ont pas d’horaire de fermeture imposé (grâce aux efforts de l’hôtelier/homme politique Heinz Zellermayer, devenu l’idole des clubbeurs allemands). Depuis 2013, Amsterdam lui a emboîté le pas et délivré neuf licences 24 heures (à des clubs, mais pas seulement), sous l’impulsion du maire de la nuit Mirik Milan.

« La licence 24 heures est notre accomplissement le plus médiatique, nous explique-t-il. Pour convaincre, nous avons expliqué à la municipalité notre vision de la vie nocturne, basée sur l’excellence artistique. Un club moderne doit avoir une programmation ambitieuse et développer des nouveaux talents. » « L’idée est d’offrir une certaine qualité culturelle, et je pense que la municipalité a vu qu’on n’était plus un simple night-club, approuve Merijn van den Heuvel, le général manager du club néerlandais Shelter, qui dispose de la licence depuis l’automne. Avant, tous les clubs d’Amsterdam devaient fermer à 5 heures du matin et les gens se repliaient sur des afters dans des maisons ou des raves illégales en périphérie. Désormais, les grandes villes européennes ont compris qu’il fallait laisser s’exprimer ce besoin de sortir d’une manière saine en étendant les horaires des clubs. »

 

Moins de plaintes des riverains

Mirik Milan disposait un autre atout de poids pour convertir les édiles qui craignaient les réactions des riverains. « On a constaté lors de l’Amsterdam Dance Event – qui rassemble quelque 350 000 personnes pendant cinq jours tous les ans – que les gens se comportent mieux quand ils sortent pour une programmation spécifique. De plus, mettre 1 000 personnes dehors en même temps à 5 heures du matin, c’est le meilleur moyen de faire du bruit. Si les gens quittent progressivement les lieux entre 3 et 8 heures du matin, tout le monde y gagne, et surtout les riverains. » Un argument qui a porté aussi à Paris. « Quand on n’impose plus d’heure de fermeture, les gens ne sortent pas frustrés, explique Aurélien Dubois. Ils sont rassasiés, ils rentrent chez eux se reposer et ne traînent pas devant le club. »

Ce changement de philosophie répond à l’appétence des Parisiens pour la musique électronique et le DJing, « un véritable phénomène social » pour Frédéric Hocquard, même si l’objectif n’est pas de faire vivre la ville 24 heures sur 24. « La nuit est un temps social particulier, il ne doit pas être dévoré par la journée. Le jour où l’on pourra faire ses courses à 3 heures du matin, la particularité de la nuit va disparaître. » Cette licence 24 heures est aussi une manière de s’adapter aux évolutions de la société, avec 600 000 personnes qui travaillent de nuit dans la capitale. « Finalement, c’était presque discriminant d’avoir des artistes qui s’expriment uniquement la nuit, conclut Aurélien Dubois. Pourquoi limiter l’expression artistique à la nuit ? Il n’y a pas d’heure pour partager de la musique. »