Pitchfork Festival : une histoire

En cinq ans, le Pitchfork Festival s’est imposé comme un important rendez-vous du rock indépendant en France. Il se veut européen, aventureux, libre, porté par des musiciens pertinents qui cette année se nommeront MIA, Bat For Lashes ou Minor Victories.

Commençons par un cours de prononciation. Ce n’est pas Patchwork ni Pitchwork, mais Pitchfork ! Chaque année, on entend toutes sortes de variantes fantaisistes. Le terme signifie en anglais « la Fourche », sans que l’on en saisisse très bien le sens. Peu importe. Cette appellation mystérieuse n’a pas empêché le « Pitchfork festival » de grandir, depuis sa création en 2011, et de s’imposer comme un rendez-vous essentiel du rock indépendant, cette notion qui a réhabilité une musique un peu à bout de souffle à la fin des années 1980. C’est en 1995 que le mot Pitchfork apparaît. Il désigne alors l’un des premiers sites web de l’histoire (au début d’internet), fondé par un étudiant de Minneapolis, Ryan Schreiber. Cette revue en ligne publie des critiques musicales, pointues, sur des disques ambitieux, épineux (comme la fourche), inspirés, se positionnant contre les productions sirupeuses de Phil Collins, Paul McCartney ou Sting. Un public se réjouit d’emprunter à nouveau les chemins inconnus et fertiles d’un rock en reconquête de lui-même. Pitchfork Media ne fera pas l’économie de polémiques sur son supposé élitisme et ses choix, mais tient bon et, quelques années plus tard, la petite entreprise déménage à Chicago, et monte en 2005 des concerts, l’été, dans le lumineux Union Park de la « Windy city » . Le succès récompense l’initiative et Ryan Schreiber décide d’exporter le Pitchfork Festival à l’étranger. S’il monte une scène à Barcelone, c’est à Paris qu’il songe, ce Paris des belles images, si facile d’accès, à condition évidemment d’en faire un rendez-vous destiné aux Parisiens, mais aussi d’envergure européenne. Il trouve des interlocuteurs français, Julien Catala et Walter Maidens, fondateur et responsable de l’agence Super! qui partagent sa vision. Ryan visite les lieux et s’enthousiasme pour la Grande Halle de La Villette. Si le grand frère américain se déroule en juillet, son affluent français opte pour l’automne afin d’éviter l’encombrement estival, et parce que, souligne Walter, les producteurs organisent leurs tournées en octobre et qu’il est plus facile d’y attraper au vol des musiciens. 

Une très belle surprise 

Pour la première édition, en 2011, Julien Catala et Walter Maidens ont aussi la possibilité de programmer deux des plus belles étoiles du rock indépendant, Bon Iver et Aphex Twin, prenant le risque de venir frayer dans les parages d’une autre prestigieuse tribune du rock indépendant, les Inrockuptibles (début novembre). « Nous nous sommes posé la question », se rappelle Walter qui a nourri sa culture en lisant le célèbre hebdomadaire français, dont il a peu près l’âge. « Devait-on y aller ? Mais l’occasion était trop belle, et l’histoire a montré, six ans plus tard, qu’eux et nous sommes toujours là. Il y avait de la place pour tout le monde. D’ailleurs, beaucoup de groupes se produisent dans les deux festivals.» Ils auront été témoins de cette jolie surprise, voir que le rock indépendant génère un public non négligeable, fiévreux, curieux, entre 18 et 35 ans (mais pas d’inquiétude, on dénombre aussi des amateurs plus âgés), une « fan base » heureuse d’entraîner avec elle le plus possible de monde. Lors de la première édition du Pitchfork, tous les billets partent en un mois. La fête se déroule dans la petite salle Charlie Parker, puis elle rejoint la Grande Halle que 28 000 spectateurs, de toutes nationalités, britanniques, suédoises, espagnoles (45% d’expatriés et de touristes) investissent désormais sur les trois jours. Les organisateurs savent qu’ils s’adressent à quelques milliers de personnes. La programmation du festival français s’effectue en collaboration avec Ryan Schreiber. Le budget s’élève à deux millions d’euros, sans subventions. « Nous sommes coproducteurs avec Pitchfork de Chicago, moitié, moitié. Cela veut dire qu’ils sont autant impliqués que nous, pour le meilleur ou le moins bien. Mais heureusement, jusqu’à présent, tout s’est bien passé. Nous échangeons des listes de noms. Par moments, nous ne sommes pas d’accord. Il arrive que nous ayons envie de programmer un artiste qu’ils apprécient moyennement. Le décalage culturel peut exister. Mais ils nous laissent une certaine liberté. » Le Pitchfork ne tient cependant pas à grossir afin d’éviter, insiste Walter, «de faire les groupes dont nous n’avons pas envie ». Pourtant, des noms illustres sont passés par là (ou presque)… L’année dernière, Björk avait donné son accord, avant d’annuler toute sa tournée, remplacée au pied levé par une autre signature renommée,   Thom Yorke, le créateur de Radiohead, en solo. « Il avait envie de se produire au Pitchfork, et sa venue s’est extrêmement bien passée si l’on tient compte de son aura et de la place qu’il occupe dans la musique. » Le créateur électro Caribou a laissé lui aussi une trace de son passage en 2014, symbolisée par un lâcher de ballons aux couleurs de son album dans le ciel bétonné de la Grande Halle, tout comme M83 qui maintenant apprivoise le Zénith. 

Thom Yorke © DR

Sous le « soleil » 

Au fil de ses saisons, le Pitchfork s’est développé, aménageant toutes sortes de distractions, des balançoires, un mini golf, un bar à vin, des objets mobiles suspendus au-dessus du public, jusqu’au marché des créateurs – vêtements, bijoux, etc… organisé en collaboration avec une boutique Klin d’œil. Les organisateurs ont dû repenser l’espace, apprendre à voir grand sans perdre leurs racines. « La première année, nous avions commandé des drapeaux avec le logo de Pitchfork, mais quand nous les avons accrochés, ils semblaient aussi petits que des timbre postes ». Ils ont donc engagé une entreprise hollandaise de scénographie, Triomf, qui sait prendre les mesures des salles. Une sphère a été aménagée en haut, sur laquelle se reflètent les lumières, appelée le « soleil ». Que les spectateurs en aient plein les oreilles et la vue, qu’ils vivent des nuits chaleureuses, et à la bonne dimension ! De saison en saison, le festival aura bougé. Il sera resté en mouvement perpétuel comme des notes de musique, pour nous offrir une prometteuse sixième édition. Walter se dit très fier d’accueillir, samedi, la très mystérieuse et fascinante créatrice d’électro rap anglaise M.I.A, d’origine sri-lankaise, qui vient de sortir son cinquième disque, et n’a accepté que deux dates en Europe, dont une au Pitchfork. « C’est flatteur pour nous. En plus, elle a annoncé qu’elle sortait probablement son dernier album. Cela fait cinq mois que nous essayions de la convaincre. Peut-être est-ce la dernière chance que nous aurons de la voir. » Nous ne sommes pas obligés bien sûr de croire la belle MIA, aussi douée pour susciter l’attente qu’elle est talentueuse musicalement. Jeudi, nous aurons d’abord découvert l’Australien électro Nick Murphy qui se fait appeler aussi Chet Faker en hommage à Chet Baker, vendredi, une autre britannique de folk pop Bat For Lashes, Explosions In The Sky… L’événement pourrait aussi venir, samedi du sombre et aérien super groupe Minor Victories, composé de quelques solides vétérans du rock. Ce soir-là, Pitchfork se la jouera « rock around the clock », car nous passerons à l’heure d’hiver, et la nuit promet d’être longue, jusqu’à l’aube. Ce qui a changé aussi au fil des ans, c’est cette parité dont nous parlons tant, et à laquelle notre musique est aujourd’hui sensible. Depuis quelques années, les mauvaises habitudes ont diminué. Les femmes ont gagné du terrain. Beaucoup se produiront dans le « Pitchfork avant-garde », mardi 24 et mercredi 25 octobre. Ces soirées qui se déroulent dans sept salles du 11è arrondissement – dont Le Café de la Danse, la Mécanique ondulatoire ou le Badaboum… – proposent quarante-deux groupes, inconnus du public, mais dont l’avenir reparlera certainement. Les organisateurs fouillent les sites, interrogent leurs réseaux pour débusquer des artistes comme la néo blueswoman et vibrante américaine Adia Victoria ou Anteros, que l’on découvrira à la mécanique ondulatoire (25), belle œuvre pop menée par la chanteuse et compositrice Laura Hayden dont la remarque lue sur le communiqué de presse a de quoi amuser : « Je me suis fait larguer par un mec dans un texto car j’étais « trop occupée ». » Organiser un festival et y jouer ne donnent effectivement pas beaucoup de loisirs. Les rêves occupent les esprits, et ceux des organisateurs ne sont pas près de s’épuiser. Pourquoi ne pas réinviter un jour Bon Iver, leur ami préféré ? Et  le précieux Sufjan Stevens qui a joué en juillet dernier à Chicago, dans le Pitchfork américain ? Et Vampire Week-end ? … Nous terminons là sur cette affiche imaginaire. Place donc à Mia, Bat for Lashes, Minor Victories, et aux autres. Place à l’aventure ! 

Chet Faker © Maria Louceiro