America dans tous ses États

La huitième édition du festival de littératures et culture d’Amérique du Nord qui se tient ce week-end, célèbre cette année les États-Unis. Les plus grands romanciers ont fait le déplacement pour débattre de littérature, mais aussi des grands sujets de société, à commencer par l’élection présidentielle américaine.

Ils viendront tous. Aucun n’a annulé son voyage, à cause des menaces terroristes. Soixante écrivains américains parmi les plus grands – James Ellroy, Stewart O’Nan, Colum McCann… – que comptent les États-Unis participeront bien au prestigieux festival America, à Vincennes. « Ne changeons rien à notre vie ou alors supprimons tout !, justifie son président et fondateur Francis Geffard. America cultive le dialogue entre les cultures. Il doit donc être maintenu. » Créé en 2002 et organisé tous les deux ans, le festival promeut en effet les cultures du flamboyant continent américain, mêlant musique, cinéma et littérature. Pour la première fois, seul les États-Unis seront mis à l’honneur. Les organisateurs veulent marquer trois événements importants : la fin des mandats d’Obama, l’élection présidentielle et le 240e anniversaire de l’indépendance (1776). En un mot, quelle place l’Amérique jouera-t-elle dans les mois à venir ? « Les deux mandats d’Obama ont été quelque chose de particulier, d’intéressant, rappelle Francis Geffard. Là, il termine, et tout est remis en jeu. Les débats promettent d’être riches. » Comme toujours, la préparation de ce rendez-vous magistral lui aura pris de longs mois. Le budget de 450000 euros n’aura pas été superflu. Le festival payant les déplacements et hébergements (130000 euros partent en billets d’avions et en hôtels). Comme toujours, une trentaine de bénévoles a œuvré à la réussite de ces trois journées littéraires, détenant un secret qui semble relever d’une certaine magie : comment parviennent-ils à attirer autant de vedettes littéraires ? « Faire venir les Américains en France n’est pas très compliqué, précise le directeur. Pour eux, c’est le nec plus ultra de la reconnaissance intellectuelle. Personne ne sait que la France et Paris ont beaucoup influencé William Faulkner. Chaque fois, nous leur montrons le château de Vincennes. On leur fait visiter le donjon, la cellule du marquis de Sade qui fait toujours son petit effet. Si nous étions en Lettonie ou au Monténégro, nous aurions plus de mal. Je ne connais pas de festivals en Europe qui fassent venir autant d’auteurs d’un même pays, mais nous ne cherchons pas à devenir le “festival de Cannes de la littérature américaine”. On organise la fête de l’esprit et de la littérature. » Francis Geffard est l’homme qui a créé la collection mythique Terre indienne. Il dirige aussi l’une des librairies les plus connues de la région parisienne, Millepages, à Vincennes. Il se rappelle avec émotion les visites de la romancière noire Toni Morrison qu’il avait invitée dans sa librairie. Elle était alors inconnue, et une quinzaine de personnes seulement l’avait écoutée. Quelques années plus tard, elle recevait le Prix Nobel (1993) et, en 2012, au festival America, une standing ovation célébra l’auteur de Beloved. Se déplaçant difficilement, très émue, elle signa les livres des 400 personnes qui faisaient la queue. 

Un cocktail détonant

La littérature américaine aura bercé toute la vie de Francis Geffard depuis ses 17 ans, et la lecture de Sanctuaire de Faulkner, dont la violence, les pulsions le marquèrent à jamais. « J’entends souvent dire que la littérature américaine serait préfabriquée. C’est n’importe quoi. C’est le creuset dans lequel se sont mélangés des gens venus du monde entier avec leur culture, leurs histoires. Un cocktail détonant. Les premiers partis fuyaient l’Inquisition, les persécutions, le délit d’opinion, ils essayaient d’échapper à des sociétés verrouillées. Chez nous, l’écrivain fait partie de l’élite, aux États-Unis, il est à la périphérie, moins récupéré par le système. Les écrivains sont très présents dans les universités. Dans n’importe quel endroit paumé, l’université offre des foyers de vie culturelle, une revue, un journal, des recueils, de forts capteurs de la littérature. De très nombreux auteurs ont exercé des petits boulots : publicitaire, bucheron, électricien, maçon, serveur. La diversité sociale est beaucoup plus grande. ». Il suffit de jeter un coup d’œil aux œuvres et aux écrivains qui seront présents. Par exemple, le très violent de Yaak Valley Montana, l’incroyable premier roman de Smith Henderson sur un assistant social en butte à la sauvagerie humaine de la petite ville de Tenmile. La littérature américaine colle à la réalité, comme en témoigne la profusion de romans de guerre, Neverhome de Laird Hunt, où une femme partait à la guerre à la place de son mari déguisée en soldat, ou Yellowbirds, de Kevin Powers, qui se déroule pendant la guerre du Golfe que l’on peut placer dans notre bibliothèque aux côtés des Nus et les Morts de Norman Mailer. Nous irons écouter Stewart O’Nan, l’un des meilleurs romanciers actuels, auteur de sujets difficiles, Chanson pour l’absente, sur une disparition au sein d’une famille moyenne, ou Emily, qui traite de la fin d’une vie. Il évoque cette fois les déboires de l’auteur de Gatsby Le magnifique, Francis Scott Fitzgerald à Hollywood à la fin des années 1930. On y croisera James Ellroy, le maître du polar, et le souvenir du cher Jim Harrison, disparu en mars dernier, qui souhaitait finir sa vie « déguisé en rivière et en tourbillons ». La nature et le fantasme profonds du grand écrivain américain.

Du 8 au 11 septembre, à Vincennes (93). 15 € (pass deux jours). Soirée rencontre + projection : 5 €. Tél. : 01 43 98 65 94. www.festival-america.org