Arles ou Avignon ?

Comme chaque été, la carte de France des festivals propose une offre culturelle imposante et de choix. Parmi eux, deux rendez-vous restent au fil des ans un mariage unique entre une ville et sa proposition artistique, sublimant art et architecture, avec chacun ses adeptes et ses inconditionnels. Alors, cette année, vous serez plutôt festival d’Avignon ou Rencontres d’Arles ?

L’un fête ses quarante-six ans de visions photographiques fortes quand l’autre est issu de la génération des baby boomers de l’après-guerre et fête déjà ses soixante-huit étés brûlants sur les planches. Si Arles se donne corps et âme à la photographie pendant près de deux mois et demi, Avignon s’ouvre totalement et passionnément au théâtre durant trois semaines. Les deux manifestations peuvent se targuer de compter, dans leur spécialité artistique, parmi les plus importantes au monde par le nombre de créations, d’expositions et de visiteurs réunis.

Comment sont apparues ces deux belles aventures culturelles ? Elles ont ce point commun d’être nées de la fièvre d’un seul homme pour son art. Pour Arles, c’est la volonté du photographe Lucien Clergue. Nous sommes dans les années 70, la ville subit de plein fouet la crise industrielle. Ce dernier ne pouvait alors imaginer le formidable moteur qu’allait être son festival pour la bourgade camarguaise. Aujourd’hui, il est devenu l’un des temps forts de la photographie contemporaine en France et à l’international, avec une moyenne de 90 000 festivaliers par an.

La première semaine est toujours consacrée aux visiteurs professionnels. Et là, d’après son tout nouveau directeur Sam Stourdzé, « c’est la crème de la crème qui vient des quatre coins du monde et qui se déplace pour les Rencontres, les directeurs des plus grands musées comme les rédacteurs en chef des news les plus prestigieux… Ensuite, nous avons un public d’amateurs de photographie, mais qui ne sont pas forcément des spécialistes. Il n’y a donc pas un seul type de festivalier, mais plusieurs. Notre volonté, c’est d’ailleurs d’être capable de parler à ce public très large autour de la photographie, avec plusieurs niveaux de lecture ». Lucien Clergue, dont les clichés de nus féminins très esthétiques sont restés dans les mémoires, photographe activiste sans qui Les Rencontres ne seraient rien, est mort l’hiver dernier à l’âge de 80 ans. L’édition 2015 est donc la première sans le père fondateur, et elle lui est dédiée.

La photographie partout

D’années en années, ces Rencontres ont su prendre de l’ampleur, s’immisçant partout dans la ville, dans le moindre espace urbain, dans ses églises ou dans des lieux encore plus atypiques comme les anciennes halles en friche de la SNCF, QG du festival jusque-là et champ d’exposition rêvé, mais pour la dernière fois cette année. En effet, la mécène Maja Hoffmann vient d’acquérir le terrain pour y bâtir sa fondation Luma qui est en cours de réalisation. Tour hallucinante imaginée par l’architecte Franck Gehry, elle commence à s’élever dans le ciel arlésien et participera ainsi au décor de ces Rencontres 2015.

Difficile d’imaginer à quel point l’image est partout à Arles pendant tout l’été. Car en plus des trente-cinq expositions officielles disséminées aux quatre coins de la cité camarguaise, c’est toute la ville et ses habitants qui offrent leurs visions de la photographie. Pour Nicolas, visiteur assidu, ses souvenirs de vacances sont rythmés par cette effervescence culturelle. « La photo prend vraiment une place très importante, et se retrouve partout. Dans les hôtels, les cafés… Chacun dédie, à sa manière, son lieu à cet événement tant culturel qu’économique, c’est assez surprenant. Le festival procure aussi un sentiment de liberté. Comme les expositions sont omniprésentes, même dans des endroits où on ne s’y attend pas, libre à chacun d’aller où bon lui semble. »

Parmi les grands temps forts cette année, et parmi les nouveautés qu’a voulu insuffler le jeune directeur des Rencontres afin de marquer son empreinte, l’accent a été mis sur des projets qui dialoguent avec d’autres disciplines artistiques. La photographie trouve ainsi des échos dans l’architecture, mais aussi le cinéma et la musique.
À l’église des Frères-Prêcheurs par exemple, un parcours étonnant vous attend, fruit de la collaboration tout aussi inattendue entre le photographe anglais Martin Parr et le chanteur Matthieu Chedid. Une expérience visuelle et sonore à la limite de la performance, sur laquelle les deux artistes ont travaillé pendant un an.

Ne ratez pas non plus l’exposition consacrée aux pochettes de disques vinyle. Alors que beaucoup d’entre elles sont devenues mythiques, participant ardemment à notre chère pop culture, pendant très longtemps leurs auteurs, même célèbres comme Guy Bourdin, sont restés dans l’ombre de leurs créations. Aujourd’hui, cette reconnaissance tardive fait l’objet d’une mise en lumière d’envergure. Si les Rencontres d’Arles n’ont pas vocation à être une vitrine du photojournalisme, l’actualité est bien sûr présente, comme un état des lieux de l’année écoulée en images. Ces dernières acquièrent une place prépondérante à l’ère des réseaux sociaux et du partage de l’information.

Demandez le programme !

C’est Jean Vilar, grande figure du théâtre, qui est le créateur du festival d’Avignon. Nous sommes en 1947, la ville peine à se remettre des blessures de la guerre, elle doit se reconstruire physiquement et culturellement. La cour d’honneur du Palais des Papes est aménagée, la semaine d’art dramatique de Jean Vilar voit le jour en septembre. Aujourd’hui, le festival est devenu l’une des plus grandes manifestations de spectacle vivant, où une ville tout entière vibre pour et par le théâtre. Il est intéressant de constater, d’après une étude menée sur le public en 2014, que ce dernier attire beaucoup les jeunes puisque 32 % des spectateurs ont moins de 35 ans. Autre fait marquant, l’assiduité des festivaliers : 25 % sont venus plus de quinze fois.

Pour Chloé, jeune comédienne de 28 ans, « le festival d’Avignon, c’est un mélange assez fou où tout le monde peut venir montrer sa pièce grâce à la programmation off. J’aime m’y rendre chaque année même si ce n’est que pour deux jours parfois. Quand on est comédien, c’est important de regarder le travail des autres, pour se nourrir. Ici, c’est un vivier de talents. À Paris, il est difficile de passer toutes ses soirées au théâtre parce que c’est cher. À Avignon, on peut se faire un marathon de pièces, et c’est ce que j’aime ici ! Je préfère aussi aller voir les pièces montées par des petites compagnies plutôt que les plus grosses productions qui ont moins besoin d’argent. Avignon est unique parce qu’il n’y a pas de frontière entre le public et les artistes, qu’on peut croiser aux terrasses de cafés ou dans la rue. Il règne une ambiance de fête 24 heures sur 24, c’est même parfois fatiguant. Dans ce cas, un break au calme et au frais dans une église, ça peut faire du bien ! »

Parmi les propositions officielles de cette édition 2015, on retiendra notamment l’hommage à Shakespeare. Le festival affiche en effet trois des pièces du célèbre dramaturge anglais, dont Le Roi Lear mis en scène par son nouveau directeur depuis 2014, Olivier Py. Une tradition, on peut dire, puisque dès la première édition programmée par Jean Vilar, Shakespeare avait déjà droit aux honneurs avec Richard III. Depuis, c’est une vingtaine de ses œuvres qui ont investi la cour d’honneur du palais des Papes.

Si Avignon comme Arles a su évoluer au fil des années tout en gardant l’essence même de ses origines, les deux festivals sont à tel point imbriqués dans leurs villes respectives que les citer suffit à comprendre de quoi en parle – et ça, c’est unique.

Les Rencontres de la photographie d’Arles, du 6 juillet au 20 septembre. Site Officiel.

Festival d’Avignon, jusqu’au 25 juillet. Site officiel.